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Citilience

Fabrication

Personne ne sait combien de fablabs existent en France

Le seul recensement national est déclaratif, avec des typologies qui se recoupent. Ce qu'il permet de dire, et le calcul qu'il faut refuser de faire.

Il existe un chiffre qui circule sur les fablabs français, obtenu par un calcul apparemment évident : 28 % des tiers-lieux se déclarent fablab, il y a 3 500 tiers-lieux, donc environ 980 fablabs.

Ce calcul est faux. Voici pourquoi, et ce qu’on peut dire à la place.

La preuve arithmétique que le calcul ne tient pas

Le recensement publie sept typologies déclarées par les lieux.

Bureaux partagés et coworking : 55 %. Tiers-lieux culturels : 31 %. Fablabs, makerspaces et hackerspaces : 28 %. Ateliers artisanaux partagés : 16 %. Laboratoires d’innovation sociale : 15 %. Tiers-lieux nourriciers : 10 %. Cuisines partagées : 6 %.

Addition : 161 %.

Le dépassement de cent n’est pas une erreur du producteur, c’est la conséquence d’une question à choix multiples. Un même lieu peut se déclarer coworking, fablab et atelier artisanal, et beaucoup le font.

Aucun effectif ne peut donc être extrait de ces pourcentages. Ni pour les fablabs, ni pour aucune autre catégorie.

Ce que le 3 500 est vraiment

La progression annoncée est spectaculaire : 1 800 lieux en 2018, 2 500 en 2021, 3 500 en 2023. Soit 94 % de hausse en cinq ans.

Mais ce n’est pas un comptage administratif. C’est le nombre de lieux inscrits sur une cartographie collaborative en juillet 2023, et le producteur l’explique sans détour : pour répondre au questionnaire du recensement, les tiers-lieux devaient d’abord s’inscrire sur cette cartographie.

L’inscription est donc la condition de l’existence statistique du lieu. Ce qui signifie qu’une partie de la croissance mesurée est une croissance du taux d’inscription, pas nécessairement du nombre de lieux.

Et rien ne fait sortir un lieu de la base quand il ferme. Aucune vérification sur place, aucun contrôle d’activité. Le 3 500 est un stock d’inscriptions, pas un parc actif.

Le problème du dénominateur

L’enquête a recueilli 1 659 réponses, soit 47 % des lieux identifiés, sur un questionnaire de 206 questions, entre le 13 mars et le 10 mai 2023.

Les 53 % restants, soit 1 841 lieux, n’ont rien déclaré. L’enquête ne dit rien d’eux.

Le producteur est transparent sur la portée de ses extrapolations, et il en publie la liste fermée : neuf résultats seulement sont étendus aux 3 500 lieux. Le nombre de tiers-lieux en région, le chiffre d’affaires, le nombre d’emplois directs, de structures hébergées, de bénévoles, d’adhérents dans les lieux associatifs, de personnes formées, de personnes ayant assisté à un événement culturel, et le nombre d’événements festifs.

Tous les autres pourcentages portent donc sur les répondants. Et pour la plupart, le producteur ne publie pas le nombre exact de répondants à la question concernée.

Il y a donc trois bases possibles derrière un pourcentage de ce recensement : 3 500 lieux, 1 659 répondants, ou le nombre de répondants à une question donnée. Pour la majorité des chiffres, on ne sait pas laquelle.

Ce qui reste utilisable : les équipements

Puisque les typologies sont inexploitables en effectif, les déclarations d’équipement sont plus informatives.

Quarante pour cent des lieux déclarent disposer d’un atelier de fabrication. Vingt-deux pour cent, des outils destinés à la production. Vingt-quatre pour cent proposent des activités de fabrication numérique. Treize pour cent disposent d’une matériauthèque ou d’une ressourcerie. Quarante-six pour cent se déclarent engagés dans l’économie circulaire et le réemploi de matériaux.

Ces taux restent déclaratifs, mais ils portent sur des objets concrets plutôt que sur une étiquette. Un lieu qui déclare un atelier de fabrication dit quelque chose de vérifiable, là où « fablab » est un mot.

À signaler tout de même : nous avons relevé deux divergences internes au producteur, qu’il n’arbitre pas. La page de l’Observatoire indique 206 questions, la fiche du jeu de données 207. Et sur les activités de fabrication numérique, la page du producteur indique 24 % là où une notice de reprise tierce indique 16 %. Nous retenons la valeur du producteur et signalons l’écart.

La géographie, contre-intuitive

Soixante-deux pour cent des lieux sont situés en dehors des 22 métropoles administratives. Trente-quatre pour cent en milieu rural, 28 % dans des villes moyennes.

Cela contredit l’image d’un phénomène métropolitain. Les cinq premières régions des répondants sont Auvergne-Rhône-Alpes à 14 %, Île-de-France à 12 %, Nouvelle-Aquitaine et Bretagne à 11 %, Occitanie à 10 %.

Une réserve cependant, et elle vient du producteur lui-même : la répartition territoriale figure à la fois parmi les pourcentages de répondants et dans la liste des neuf données extrapolées. Les deux affirmations coexistent sans être réconciliées. Nous signalons la contradiction sans la trancher.

La seule donnée mesurée du sujet

Face à ce recensement déclaratif, les programmes de labellisation de l’État fournissent des comptages administratifs, avec des montants.

Fabriques de territoire : 407 lieux labellisés sur onze vagues depuis 2020, soutenus à hauteur de 62 millions d’euros, dont 105 reconventionnés.

Le détail des vagues se vérifie. Vagues 1 à 8 entre 2020 et 2021, 300 lieux pour 45 millions. Vague 9 en 2023, 82 lieux pour 4 millions. Vague 10 en 2024, 25 nouveaux lauréats et 55 reconventionnements pour 8 millions. Vague 11 en 2025, 50 reconventionnements pour 5 millions.

Total des lauréats : 300 plus 82 plus 25 font 407. Total des montants : 45 plus 4 plus 8 plus 5 font 62 millions. Les deux concordent.

Attention toutefois à ce que ce total signifie : les 62 millions incluent des reconventionnements, ce ne sont donc pas 62 millions répartis sur 407 lieux distincts.

Manufactures de proximité : 100 lieux labellisés depuis 2021, pour 30 millions d’euros, répartis dans 68 départements. En 2024, 800 000 euros supplémentaires pour 16 d’entre elles, ce qui fait bien 50 000 euros chacune.

Ces chiffres sont des décomptes de dossiers instruits. Ils ne couvrent qu’une fraction des lieux, mais ils sont mesurés.

Ce que personne ne publie

Aucun jeu de données ouvert français ne recense spécifiquement les fablabs. Un réseau associatif tient une cartographie collaborative, mais c’est une association, pas un producteur de données publiques, et son statut de partenaire du recensement ne change pas la nature de sa cartographie.

Aucune définition réglementaire des termes fablab, makerspace ou atelier partagé n’existe dans les sources que nous avons vérifiées.

Aucune donnée sur la surface, le parc machines, les horaires d’ouverture ou la fréquentation des ateliers.

Aucune donnée de mortalité des lieux : ni taux de fermeture, ni durée de vie moyenne. Des fermetures nommées sont documentées dans la littérature publique, mais des cas ne font pas une statistique.

Et aucune actualisation depuis 2023. L’enquête a été clôturée en mai 2023, le jeu de données figé en décembre 2024. À ce jour, il n’existe aucune donnée nationale postérieure à 2023 sur le nombre de ces lieux.

Ce qui laisse un usage solide et un seul : le jeu de données ouvert permet d’identifier les lieux déclarés d’un territoire donné. Localiser, oui. Dénombrer par catégorie, non.

Questions fréquentes

Combien y a-t-il de fablabs en France ?

Aucune source publique ne permet de répondre. Le seul chiffre disponible est un taux déclaratif de 28 % des tiers-lieux se déclarant fablab, makerspace ou hackerspace. Mais les typologies se recoupent, leur somme atteignant 161 %, donc aucun effectif ne peut en être déduit.

Le chiffre de 3 500 tiers-lieux est-il un comptage administratif ?

Non. C'est le nombre de lieux inscrits sur une cartographie collaborative en juillet 2023, alimentée par auto-inscription. Le producteur précise que pour répondre au questionnaire du recensement, les tiers-lieux devaient s'inscrire sur cette cartographie.

Ce recensement est-il un parc actif ?

Non. Il n'y a ni contrôle sur place, ni vérification d'activité, ni sortie de la base en cas de fermeture. Le nombre de 3 500 est un stock d'inscriptions, et aucune donnée de mortalité des lieux, taux de fermeture ou durée de vie moyenne, n'est publiée.

Existe-t-il une définition légale d'un fablab ?

Nous n'en avons trouvé aucune. Aucun texte réglementaire ne définit juridiquement les termes de fablab, makerspace ou atelier partagé. La catégorisation employée est celle d'un questionnaire déclaratif, pas d'une norme.

Les données du recensement sont-elles réutilisables ?

Oui. Le jeu de données est publié sur data.gouv.fr sous licence ouverte 2.0, en 25 fichiers aux formats CSV, XLSX et JSON, avec une dernière mise à jour au 19 décembre 2024.

Ces lieux sont-ils concentrés dans les grandes villes ?

Les déclarations disent l'inverse : 62 % sont situés en dehors des 22 métropoles administratives, 34 % en milieu rural et 28 % dans des villes moyennes. Une réserve toutefois, la répartition territoriale figure à la fois dans les pourcentages de répondants et dans la liste des 9 données extrapolées, ce que le producteur n'arbitre pas.

Combien de machines et quelle surface dans ces ateliers ?

Cette donnée n'est pas disponible. Le recensement ne publie ni surface, ni parc machines, ni horaires d'ouverture, ni fréquentation. L'agence de la transition écologique fait d'ailleurs du référencement et de la certification du parc machines une action à créer.

Sources

  1. Datapanorama des tiers-lieux, données du recensement 2023France Tiers-Lieux, groupement d'intérêt public — consulté le
  2. Recensement des tiers-lieux en France 2023France Tiers-Lieux, via data.gouv.fr — consulté le — Licence Ouverte 2.0
  3. Décryptages n° 5, tiers-lieux productifs en ruralitéBanque des Territoires — consulté le
  4. Programmes et dispositifs, tiers-lieuxAgence nationale de la cohésion des territoires — consulté le