Réseau
La fibre ne survit pas à la coupure, et c'est documenté
Les autonomies réellement publiées pour la fibre et le mobile, ce que les tempêtes Ciaran et Chido ont mesuré, et les durées que personne ne publie.
Quand le courant tombe, la question n’est pas de savoir si le réseau de l’opérateur tient. La vraie question, c’est combien de temps, et à quel endroit il va lâcher en premier.
Parce que la première dépendance est locale. Et immédiate.
Dans un logement, la box internet et le boîtier optique sont alimentés par ce logement. Si le compteur s’arrête, le service s’arrête. À la seconde. Peu importe l’état du réseau de l’opérateur.
C’est tout bête, mais ce point est souvent oublié dans les discussions sur la résilience des réseaux.
Il y a ensuite une deuxième dépendance, en amont. Celle qu’on peut mesurer, et qui est même publiée : l’autonomie des équipements de l’opérateur, dans l’hypothèse où plus aucun courant n’est disponible. C’est elle qui décide de la durée réelle pendant laquelle le service est maintenu.
La résilience d’un réseau n’est pas une question binaire. C’est une question de temps, de lieux et de conditions réelles d’utilisation. Et souvent, la partie la plus critique est aussi la plus invisible.
Deux à quatre heures pour la fibre grand public
Le chiffre existe, et il est publié.
Le nœud de raccordement optique, l’équipement du quartier par lequel passe la fibre avant d’arriver chez vous, dispose de batteries. Elles lui donnent 2 à 4 heures d’autonomie pour les services grand public.
Pour les services destinés aux entreprises, sur le même type d’équipement, l’autonomie annoncée va de 4 à 72 heures.
Regardez l’écart. Même équipement, même quartier, même coupure : de 2 heures à 72 heures selon le contrat servi. La durée de tenue ne dépend pas de la technologie, elle dépend de ce qu’on a décidé de garantir à qui.
Ce chiffre vient d’un livre blanc publié en 2025, écrit conjointement par le gestionnaire du réseau de distribution d’électricité, un opérateur télécoms et un équipementier. Ce n’est pas une donnée de régulateur, c’est une donnée d’exploitant. Elle a l’avantage d’être la seule publiée à ce niveau de détail.
Deux à quatre heures, c’est le temps qu’il faut retenir. Pas l’autonomie d’une box, qui est nulle. Celle du quartier.
Le mobile tient moins longtemps que la fibre
Le réseau mobile passe pour une solution de repli qui fonctionne. C’est faux, et c’est documenté.
Le même livre blanc indique que les réseaux cellulaires, pensés pour des usages grand public, assurent au mieux une résilience d’une heure. Or les besoins en communication de crise et pour le contrôle-commande du réseau électrique nécessitent une autonomie de 48 heures. L’écart entre ce qui existe et ce qui serait nécessaire est donc d’un facteur important, et il est assumé dans le document.
En parallèle, dans une réponse parlementaire, l’opérateur historique a indiqué que les batteries de secours de ses antennes offrent une autonomie maximale de 10 à 20 minutes.
Ce chiffre reste déclaratif : il provient directement de l’opérateur, et aucune autorité publique n’a publié de mesure contradictoire. Il faut le citer comme tel.
Vingt minutes. C’est l’ordre de grandeur du repli mobile pendant une coupure électrique. Moins que la fibre, alors que l’intuition dit l’inverse.
Le réseau ne redémarre pas tout seul
« Le courant est revenu, la panne est terminée. » Faux.
Entre 80 et 85 % des antennes redémarrent automatiquement lorsque le courant revient.
Ça veut dire que 15 à 20 % nécessitent une intervention sur site pour redémarrer.
La seconde moitié du rétablissement dépend donc de la capacité d’intervention d’une personne, avec un véhicule, des outils, une pièce de rechange, et parfois une échelle.
Du coup, la durée de la panne réseau est souvent supérieure à la durée de la coupure électrique. Et elle peut être très largement supérieure.
D’autant plus que la capacité d’intervention est elle-même dégradée lorsque la coupure touche une zone large, ou qu’elle est causée par un événement climatique. Vents violents, neige, inondation : ce sont justement les conditions qui ralentissent l’intervention. Le technicien qui doit remettre une antenne en service subit les mêmes contraintes de déplacement et de sécurité que tout le monde.
En résumé, la fin de la coupure électrique n’est pas la fin de la panne réseau.
Ce que deux crises réelles ont mesuré
Les batteries n’ont pas empêché la chute. Elles ont décalé le moment de la chute.
Lors d’une tempête de novembre 2023 dans le nord-ouest, un opérateur a constaté que 90 % de ses sites indisponibles l’étaient faute d’électricité, les 10 % restants relevant de désorientations d’antennes et de difficultés d’accès aux sites.
Dans un département où le réseau est déployé à 70 % en aérien, la totalité des nœuds de raccordement optiques est tombée, malgré la présence de batteries de secours. Deux jours ont été nécessaires pour les rétablir. Quatre mois pour retrouver la situation d’avant-crise.
À l’échelle de l’événement, jusqu’à 1,2 million de foyers ont été privés d’électricité, dont les deux tiers dans une seule région, et 1,3 million d’usagers de réseau mobile. Plus de 8 000 poteaux ont été remplacés.
Ce que ces deux chiffres disent ensemble : la stratégie de la batterie de secours répond à une coupure courte et localisée. Elle ne répond pas à la durée d’une crise, ni aux conditions de maintenance pendant cette crise, ni à la dégradation simultanée de plusieurs réseaux.
Le cas le plus documenté est aussi le plus dur
En décembre 2024, un cyclone a frappé un territoire insulaire français.
C’est le seul événement pour lequel des données publiques décrivent la courbe complète de rétablissement des télécoms.
94 à 98 % des antennes ont été perdues. Cause : perte d’alimentation électrique, pylônes et équipements endommagés, liaisons hertziennes hors service.
Les appels d’urgence ont été rétablis à J+1. C’est la priorité absolue de la gestion de crise, et elle a été tenue.
La couverture mobile, elle, atteint 50 % à J+7 et 100 % à J+4 semaines.
Le réseau fixe cuivre a été perdu en totalité. À J+5 semaines, seuls 30 % du service étaient rétablis.
Un détail qui compte : le cuivre ne fonctionne pas sans électricité chez l’abonné. Une ligne rétablie ne garantit pas le service dans une maison sans courant.
Ce qu’il faut retenir de cette courbe, c’est l’ordre. Les appels d’urgence d’abord. Ce qui permet de coordonner les secours ensuite. Le confort de connexion en dernier. Cet ordre est rationnel, et il signifie qu’un foyer peut rester plusieurs semaines sans service même quand le rétablissement se passe bien.
Le problème est une intersection, pas une panne
Cette question est difficile à instruire pour une raison précise : elle ne relève d’aucun acteur seul.
Il faut croiser 60 000 points d’alimentation du réseau électrique avec 110 000 équipements télécoms, dont 80 000 antennes et 30 000 équipements structurants qui leur permettent de communiquer entre elles. Aucun des deux secteurs ne détient la carte complète de l’autre.
Ce n’est pas non plus une donnée stable. À l’automne 2022, l’alimentation de plus de 1 000 nœuds et cœurs de réseau a été renforcée à la demande de l’État. Une partie de la réponse tient donc à des décisions prises depuis, dont le détail n’est pas public.
Enfin, les chiffres publiés ne sont pas toujours comparables. Le parc d’antennes est compté de plusieurs façons selon les documents : autorisations par opérateur et par bande de fréquences d’un côté, sites physiques mutualisés de l’autre. Deux chiffres portant sur le même sujet ne se substituent jamais l’un à l’autre, et ne s’additionnent pas.
Ce que personne ne publie
Trois informations manquent, et il faut le dire plutôt que les combler.
L’autonomie sur batterie d’un interphone, d’une alarme ou d’un compteur télérelevé. Aucune source publique ne la donne. Seule la fiche technique de l’équipement installé renseigne, et il faut souvent la demander au gestionnaire de l’immeuble.
La portée radio réellement mesurée d’un équipement de voisinage. Elle n’existe pas dans les bases publiques. Ce qu’on trouve, ce sont des annonces de constructeurs, jamais neutres.
Et le recensement, pour une adresse donnée, des équipements mutualisés dont dépend le bâtiment. Aucun registre.
Ce ne sont pas des données difficiles à trouver. Ce sont des données qui ne sont pas produites.
Et l’absence d’information n’est pas une garantie de fonctionnement. Ce n’est pas non plus un ordre de grandeur à inventer. C’est un vide, et il faut le nommer comme tel.
Questions fréquentes
Quand le courant est coupé chez moi, la fibre continue-t-elle de fonctionner ?
Non. La box et le boîtier optique du logement sont alimentés par le logement, donc le service s'arrête tout de suite. Même si l'alimentation locale était rétablie, le nœud de raccordement optique en amont ne tient que 2 à 4 heures sur batterie pour un service grand public.
Combien de temps le réseau mobile tient-il ?
Moins longtemps que la fibre. Le livre blanc publié en 2025 indique que les réseaux cellulaires offrent au mieux une heure de résilience électrique, et l'opérateur historique déclare une autonomie de 10 à 20 minutes au maximum pour les batteries de secours de ses antennes.
Le réseau revient-il tout seul quand le courant revient ?
Pas entièrement. Entre 80 et 85 % des antennes se remettent automatiquement en route au retour du courant. Le reste demande l'intervention d'un technicien, ce qui allonge le rétablissement bien au-delà de la durée de la coupure électrique.
Peut-on encore appeler les secours pendant une panne générale ?
Cela dépend de ce qui reste debout. Le retour d'expérience du cyclone Chido montre que les appels d'urgence ont été rétablis dès J+1 alors que 94 à 98 % des antennes avaient été perdues, la couverture n'atteignant 50 % qu'à J+7. La priorité donnée aux appels d'urgence est documentée, leur disponibilité immédiate ne l'est pas.
Que devient un compteur télérelevé, un interphone ou une alarme sans réseau ?
Aucune autonomie sur batterie n'est publiée pour ces équipements par une source publique. C'est une lacune documentaire, pas une garantie de fonctionnement : la seule information fiable est la fiche technique de l'équipement installé, à demander au gestionnaire de l'immeuble.
Combien de temps faut-il pour tout rétablir après un événement majeur ?
Les deux seuls retours d'expérience chiffrés disponibles donnent des ordres très différents. Dans la Manche après Ciaran, deux jours pour rétablir les nœuds optiques mais quatre mois pour revenir à la situation d'avant-crise. À Mayotte après Chido, 50 % de couverture mobile à J+7, 100 % à J+4 semaines, et seulement 30 % du service cuivre à J+5 semaines.
Sources
- Résilience des réseaux cellulaires en soutien à la résilience des réseaux électriques, livre blanc
- Question écrite n° 4356 sur la continuité des réseaux de communication en cas de coupure électrique, et réponse du Gouvernement
- Réseaux du futur, note de synthèse n° 2 : la résilience des réseaux
- Les soutiens publics en faveur du déploiement de la fibre optique
- Résilience des réseaux, slides du webinaire du 21 mai 2025 : retour d'expérience du cyclone Chido
- Observatoire mensuel du déploiement des antennes relais
- Observatoire 2G, 3G et 4G, données ouvertes des sites autorisés