Électricité
62 minutes annoncées, 252 constatées sur un territoire réel
Soixante-deux minutes par an en moyenne, mais deux causes majeures exclues du calcul. Ce que l'indicateur national mesure, et ce qu'il laisse dehors.
Soixante-et-une minutes et cinquante-deux secondes. C’est la durée moyenne de coupure d’électricité d’un client français en 2025, selon l’indicateur national de référence.
Ce chiffre est exact. Il est aussi incomplet de deux façons qui changent tout, et le gestionnaire de réseau le dit lui-même dans sa formulation : il s’agit du « temps de coupure des clients basse tension hors événements exceptionnels et hors incidents RTE ».
Deux exclusions. Elles suffisent à faire passer, sur un territoire réel et une mauvaise année, de 62 minutes à 252.
Ce que l’indicateur mesure, et ce qu’il écarte
L’indicateur s’appelle le critère B. Il vaut 61,86 minutes en 2025, contre 71,6 en 2024, 72,9 en 2023, 59,5 en 2022 et 56 en 2021.
Première exclusion : les événements exceptionnels. Le seuil est double et précis. Il faut « une probabilité d’occurrence annuelle inférieure à 5% pour la zone géographique considérée » et qu’« au moins 100 000 consommateurs finaux » soient privés d’électricité « lors d’une même journée et pour la même cause ».
En dessous de ce double seuil, la coupure reste comptée. Au-dessus, elle sort du calcul.
Seconde exclusion : les incidents venant du réseau de transport, celui des lignes à très haute tension, géré par un autre opérateur. Une panne née en amont ne pèse pas sur le score du distributeur.
Ces deux exclusions ont une logique : le critère B sert à réguler la performance d’un gestionnaire, pas à décrire l’expérience d’un abonné. Mais il est presque toujours cité comme s’il décrivait la seconde.
Un quart de la durée n’est pas une panne
Le jeu de données ouvert décompose la durée en coupures non planifiées et planifiées. Nous l’avons interrogé directement.
En 2025 : 45,012 minutes d’incidents et 16,846 minutes de travaux programmés. Total 61,858, ce qui recoupe bien les 61,86 minutes publiées.
Les travaux représentent donc 27,2 % de la durée annoncée. Plus d’un quart du temps de coupure moyen correspond à des interventions planifiées, annoncées à l’avance, pas à des défaillances.
Chose intéressante, cette proportion est stable sur longue période. En 2009, les travaux pesaient 23,346 minutes sur 85,471, soit 27,3 %. Seize ans plus tard, la structure est identique au dixième de point près.
Ce qui a changé, c’est le niveau : 85,471 minutes en 2009 contre 61,858 en 2025, soit 23,613 minutes gagnées et une réduction de 27,6 %.
La série complète, et ce qu’elle révèle
En reconstituant les totaux annuels depuis 2009, on obtient : 85,471 en 2009, 85,273 en 2010, 70,322 en 2011, 73,723 en 2012, 81,824 en 2013, 64,015 en 2014, 61,072 en 2015, 64,103 en 2016, 65,091 en 2017, 63,868 en 2018, 64,262 en 2019, 58,395 en 2020, 56,019 en 2021, 59,488 en 2022, 72,928 en 2023, 71,572 en 2024, 61,858 en 2025.
Le minimum de la série n’est pas 2025. C’est 2021, avec 56,019 minutes.
Cette remarque a son importance, parce que la baisse de 2024 à 2025, de 9,714 minutes, a été présentée comme un retour à la normale après deux mauvaises années. C’est exact. Mais le niveau atteint reste supérieur à celui de 2020, 2021 et 2015.
L’objectif de la période tarifaire en cours pour 2025 était par ailleurs de 61,61 minutes. Le résultat de 61,86 est donc légèrement au-dessus de la cible, ce que le gestionnaire qualifie pourtant d’en ligne avec l’objectif.
Sur la trajectoire longue, l’audit préparatoire du régulateur donne les ordres de grandeur : un objectif de 60 minutes en 2030, une proposition aboutissant à 60,2 minutes à cette échéance avec des gains de 0,3 minute par an, après un objectif de référence passé de 65 minutes en 2017 à 62 minutes en 2020, puis stabilisé.
Autrement dit : le régulateur et le gestionnaire négocient des dixièmes de minute par an.
Une rupture de mesure que personne ne réconcilie
Voici le point le plus délicat du dossier, et nous ne le tranchons pas.
Le gestionnaire présente la baisse de 2025 comme le résultat de ses programmes patrimoniaux.
Le régulateur, dans son rapport annuel de juillet 2026, signale pour la même année « une dégradation marquée en 2025 liée à l’intégration de la nouvelle chaîne communicante Linky qui comptabilise une fréquence plus importante de coupures à performance équivalente ».
Ce constat porte sur les indicateurs de fréquence, pas directement sur la durée. Mais il établit qu’un changement de chaîne de mesure a affecté les séries en 2025.
L’audit du régulateur précise l’ordre de grandeur des incertitudes : la part de coupures non caractérisées est estimée « entre 1 % et 5 % des coupures longues en fonction des DR », et l’impact des coupures partielles non distinguables « entre 2 % et 5 % des volumes sur l’échantillon étudié ». Il parle d’« une très légère augmentation des durées de coupures sur le périmètre du critère B ».
Aucun chiffre d’impact net n’est publié. Les deux lectures ne sont pas réconciliées publiquement.
Conséquence pour le lecteur : toute comparaison entre 2024 et 2025 doit être présentée comme affectée par un changement de méthode, pas comme une amélioration nette mesurée.
Le cas qui change la perspective
Un territoire publie la décomposition la plus complète que nous ayons trouvée : l’Eure-et-Loir, pour l’année 2024.
Critère B toutes causes confondues : 252,2 minutes. Hors événements exceptionnels : 127,3 minutes.
Contre 62 minutes l’année précédente. Une hausse de 307 % sur le total, de 107 % hors événements exceptionnels.
Les événements exceptionnels pèsent 124,9 minutes, dont 117,8 pour un seul épisode tempétueux. Cela valide le mécanisme d’exclusion : un événement de cette ampleur écraserait toute série statistique.
Mais le plus instructif est ailleurs, dans ce qui reste après cette exclusion. La synthèse écrit : « Cette forte hausse s’explique principalement par la contribution du réseau de transport RTE, à l’origine de 82,1 minutes de coupure par usager, soit environ 65% du critère B HIX. »
Soixante-cinq pour cent. La première cause de coupure sur ce territoire, hors tempête, n’est ni le réseau local ni les travaux : c’est le réseau de transport, dont les incidents sont précisément exclus de la statistique nationale.
Le reste se répartit ainsi : 29,1 minutes d’incidents sur le réseau de distribution, dont 25,8 en haute tension, 3,3 en basse tension et 0,1 en postes sources ; et 16,0 minutes de travaux programmés, dont 11,7 en haute tension et 4,3 en basse tension.
À noter que les travaux, à 16 minutes, sont restés stables. La dégradation ne vient pas d’eux.
Ce que d’autres territoires publient
Trois autres concessions nous ont permis de vérifier l’ampleur des écarts. Elles ne constituent pas un échantillon : nous les avons retenues parce que leur compte rendu est en ligne et vérifiable, pas parce qu’elles seraient représentatives.
Sur une métropole du centre-ouest, en 2025 : 27,0 minutes toutes causes et 24,4 minutes hors événements exceptionnels, contre 22,1 minutes en 2024. La décomposition est publiée : 8,6 minutes d’incidents haute tension, 10,9 en basse tension, 1,8 minute de travaux haute tension et 2,8 en basse tension.
Sur un syndicat intercommunal francilien, en 2025 : 46,7 minutes contre 58,8 en 2024, soit une baisse de 21 %. Décomposition : 2,4 minutes en poste source, 13,8 en haute tension, 16,2 en basse tension, 0,7 de travaux haute tension et 8,8 de travaux basse tension.
Dans le Doubs, en 2024 : 98,8 minutes toutes causes, en hausse de 21 %, dont 30 minutes pour une seule tempête, avec un temps de coupure lié aux incidents haute tension passant de 49,8 à 71,6 minutes.
Le rapprochement le plus parlant est celui que le document de concession de la métropole imprime lui-même, en plaçant côte à côte sa propre valeur et la moyenne nationale : 24,35 contre 61,86. Un rapport de 2,54.
Un abonné de cette métropole subit donc, pour un même prix d’acheminement, deux fois et demie moins de coupures que la moyenne.
Le réseau de transport, et ses propres cibles
Puisque le réseau de transport pèse lourd dans l’expérience réelle, il faut regarder ses propres indicateurs.
Pour la période tarifaire ouverte en mars 2025, le temps de coupure équivalent cible est de 2,9 minutes par an et la fréquence moyenne de coupure cible de 0,38 coupure par an. Ces cibles sont fixées, précise le régulateur, au niveau de l’historique des dix dernières années.
Les cibles de la période précédente étaient de 2,8 minutes et 0,46 coupure par an.
L’ordre de grandeur est donc vingt fois inférieur à celui de la distribution. Un réseau de transport bien portant contribue peu. Un incident de transport, en revanche, coupe simultanément beaucoup de monde, ce qui explique les 82 minutes constatées en Eure-et-Loir.
L’enjeu financier, qui explique l’attention portée aux dixièmes
Ces indicateurs ne sont pas décoratifs, ils sont rémunérés.
Le gestionnaire de distribution a perçu un bonus de 57 millions d’euros en 2020 et de 67 millions en 2021 au titre des seuls indicateurs de durée, lors d’années climatiquement calmes. En 2023, mauvaise année, le plancher de pénalités a été atteint à 83 millions d’euros.
Pour la période en cours, l’incitation est plafonnée globalement à plus ou moins 91 millions d’euros.
Cela éclaire deux choses : pourquoi la définition de l’événement exceptionnel est négociée avec autant de précision, et pourquoi un écart de 0,25 minute à la cible fait l’objet d’une formulation aussi soignée.
Ce qui n’existe pas
Aucune série territoriale ouverte. Le jeu de données du critère B contient dix-huit enregistrements et une seule maille : nationale. Reconstituer une carte départementale supposerait d’agréger manuellement des comptes rendus publiés séparément par chaque autorité concédante, avec des années de référence différentes. Un classement départemental national n’est pas produisible à partir de sources primaires vérifiées, et nous n’en fabriquerons pas.
Un écart de un à dix entre départements circule régulièrement, avec des valeurs opposant Paris à un département breton. Il provient d’une étude d’association de consommateurs portant sur des données de 2002 à 2009. Plus de quinze ans d’ancienneté, méthode non reproductible sur les données actuelles. Nous ne le reprenons pas.
Aucune mesure des coupures brèves. Le critère B exclut par construction les interruptions de moins de trois minutes, qui relèvent d’indicateurs de fréquence distincts. L’audit du régulateur signale que « la part de coupures brèves orphelines reste à ce jour inconnue ».
Aucune distribution des durées par client. Le critère B est une moyenne. Il n’existe pas de publication ouverte du nombre de clients ayant subi une coupure de plus de vingt-quatre ou quarante-huit heures une année donnée.
C’est probablement la lacune la plus gênante pour qui veut dimensionner une continuité d’alimentation. Une moyenne de soixante-deux minutes ne dit rien du scénario qu’il faut couvrir. Pour cela, il faudrait la queue de distribution, et elle n’est pas publiée.
Enfin, les valeurs du premier trimestre 2026 figurent déjà dans le jeu de données, à 13,247 minutes non planifiées et 4,297 planifiées. Elles portent sur un trimestre : ni annualisables, ni comparables aux années pleines.
Questions fréquentes
Combien de temps suis-je réellement privé d'électricité chaque année ?
La statistique nationale de référence est de 61,86 minutes en 2025 pour un client basse tension moyen, dont environ 27 % au titre de travaux programmés. Mais ce chiffre exclut les événements exceptionnels et les incidents venant du réseau de transport. Sur un territoire réel et une mauvaise année, l'écart est massif : 252 minutes toutes causes confondues en Eure-et-Loir en 2024.
Qu'est-ce qu'un événement exceptionnel exclu du calcul ?
Un phénomène atmosphérique caractérisé par une probabilité d'occurrence annuelle inférieure à 5 % pour la zone considérée, dès lors qu'au moins 100 000 consommateurs finaux sont privés d'électricité lors d'une même journée pour la même cause. En dessous de ce double seuil, la coupure reste comptée.
Les coupures viennent-elles surtout des tempêtes ?
La réponse est double, sur le seul territoire où la décomposition complète est publiée. Les événements exceptionnels pèsent 124,9 minutes sur 252,2, dont 117,8 pour un seul épisode. Mais dans ce qui reste, la première cause est le réseau de transport, à l'origine de 82,1 minutes, soit environ 65 % de la durée hors événements exceptionnels.
Est-ce que tout le monde est logé à la même enseigne ?
Non, et la statistique nationale ne permet pas de le mesurer, faute de publication par département en données ouvertes. Les comptes rendus de concession donnent des points de comparaison pour la même année 2025 : 24,4 minutes sur une métropole du centre-ouest et 46,7 minutes sur un syndicat francilien, contre 61,86 minutes de moyenne nationale.
Existe-t-il un classement des départements les plus touchés ?
Cette donnée n'est pas disponible, et elle n'est pas reconstituable. Le jeu de données ouvert ne comporte que dix-huit enregistrements et une seule maille, nationale. Reconstituer un classement supposerait d'agréger manuellement des comptes rendus publiés séparément, avec des années de référence différentes. Nous n'en fabriquerons pas.
Un écart de un à dix entre départements circule, est-il exact ?
Nous ne le reprenons pas. Cette comparaison provient d'une étude d'association de consommateurs portant sur des données de 2002 à 2009, soit plus de quinze ans d'ancienneté, avec une méthode non reproductible à partir des données ouvertes actuelles.
Les coupures très brèves sont-elles comptées ?
Non. Cet indicateur exclut par construction les coupures de moins de trois minutes, qui relèvent d'indicateurs de fréquence distincts. L'audit du régulateur signale par ailleurs que la part de coupures brèves non caractérisées reste à ce jour inconnue.
Combien de clients subissent une coupure de plus de vingt-quatre heures ?
Cette donnée n'est pas disponible. Il n'existe aucune publication ouverte de la distribution des durées de coupure par client, ni du nombre de clients ayant subi une coupure très longue une année donnée. L'indicateur public est une moyenne.
La baisse de 2025 est-elle une vraie amélioration ?
Elle n'est pas interprétable en l'état. Le gestionnaire l'attribue à ses programmes patrimoniaux ; le régulateur signale pour la même année l'effet d'une nouvelle chaîne de comptage qui enregistre davantage de coupures à performance équivalente. Aucun chiffre d'impact net n'est publié, et les deux affirmations ne sont pas réconciliées publiquement. À noter par ailleurs que 61,858 minutes n'est pas le meilleur résultat de la série : 2021 affichait 56,019 minutes.
Sources
- Rapport 2025 sur la mise en œuvre du code de bonne conduite
- Durée moyenne de coupure par client basse tension, jeu de données ouvert
- Rapport annuel à la Commission européenne, juillet 2026
- Note de synthèse du tableau de bord de concession, exercice 2024
- Compte rendu d'activité de concession, exercice 2025
- Étude sur la qualité d'alimentation d'Enedis en préparation de la septième période tarifaire, juillet 2024