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Citilience

Alimentation

Deux chiffres incompatibles circulent, et aucune évolution n'est mesurable

Deux périmètres de mesure incompatibles circulent en France. Lequel est officiel aujourd'hui, ce qu'il couvre, et pourquoi il n'existe pas de trajectoire.

Si vous cherchez le chiffre du gaspillage alimentaire en France, vous allez en trouver deux.

Dix millions de tonnes, cent cinquante kilos par habitant. Et neuf virgule sept millions de tonnes, cent quarante-deux kilos par habitant.

Les deux sont exacts. Ils ne mesurent pas la même chose, et leur rapprochement est interdit par l’éditeur du second.

Ce guide explique lequel citer, ce qu’il couvre, et pourquoi la question « est-ce que ça baisse ? » n’a pas de réponse publiée.

Le chiffre officiel actuel, et sa décomposition

Pour l’année 2023, le service statistique du ministère chargé de l’environnement mesure 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires en France, sur l’ensemble de la chaîne. Soit 142 kg par habitant.

Cette masse n’est pas du gaspillage. Elle contient les épluchures, les os, les coquilles, les fanes — tout ce qui n’était pas destiné à être mangé.

La fraction comestible, celle qui correspond à la notion de gaspillage, représente 3,8 millions de tonnes, soit 55 kg par habitant. L’éditeur l’établit à 40 % du total.

Le calcul se vérifie : 3,8 divisé par 9,7 donne 39 %, cohérent à l’arrondi près. Et 55 kg de comestible plus 87 kg de non comestible font bien 142 kg.

Retenir cette décomposition dispense de la principale erreur du sujet : présenter 142 kg comme du gaspillage, alors que la valeur comparable est 55 kg.

L’alerte méthodologique, à lire avant toute citation

L’éditeur écrit lui-même, dans la publication :

« La mesure du gaspillage alimentaire, fondée sur la méthodologie fixée par l’UE et présentée ici, est différente de celle retenue par l’Agence de la transition écologique pour estimer les pertes et gaspillages alimentaires dans une étude de 2016. Ce périmètre beaucoup plus large conduirait, en 2023, à une estimation plus de deux fois supérieure au gaspillage alimentaire mesuré ici. »

Les différences de périmètre sont explicites. L’étude de 2016 intégrait les pertes à la récolte, les pertes non comestibles après récolte et les déchets valorisés en alimentation animale, sur la base d’extrapolations d’opérations témoins, d’entretiens et d’études nationales.

Le périmètre européen exclut quatre catégories : les produits agricoles non récoltés, les denrées évacuées avec les eaux usées, les denrées redistribuées sous forme de dons, et celles mises sur le marché pour l’alimentation animale.

Conséquence pratique : toute phrase du type « le gaspillage a baissé de 10 à 9,7 millions de tonnes » est fausse. Ce n’est pas une évolution, c’est un changement d’instrument de mesure.

La seconde rupture, moins connue

Il existe une deuxième discontinuité, interne à l’éditeur actuel, et elle est plus embarrassante.

Le service statistique écrit que les changements méthodologiques intervenus dans certaines sources utilisées, dont l’enquête de l’Insee sur les déchets non dangereux, rendent ces données non comparables à celles des années précédentes, notamment l’estimation portant sur 2021.

Autrement dit : il n’existe pas de série française du gaspillage alimentaire. Pas de trajectoire. Aucune évolution mesurable.

C’est cette absence qui rend les objectifs légaux invérifiables, comme on va le voir.

Où le gaspillage se situe réellement

La répartition par étape de la chaîne, pour 2023 :

Consommation à domicile 43 %, soit 61 kg par habitant. Transformation 24 %. Production primaire 13 %. Distribution 9 %. Le reste, environ 11 %, relève de la consommation hors domicile.

Le premier réflexe serait de conclure que les ménages sont le problème principal. Mais il faut regarder la composition, pas seulement le tonnage.

Sur les 4,2 millions de tonnes générées à domicile, 69 % sont non comestibles. Le gaspillage strictement dit y représente 1,3 million de tonnes, dont 0,8 de restes de repas et 0,5 de produits encore emballés.

Exprimé en kilos de gaspillage par habitant, l’ordre change : production primaire 14 kg, consommation à domicile 19 kg, transformation 9 kg, consommation hors domicile 8 kg, distribution 4 kg.

Les ménages restent premiers, mais l’écart avec la production primaire se resserre considérablement dès qu’on ne compte que le comestible.

Le chiffre le plus contre-intuitif

Au stade de la production primaire, 1,3 million de tonnes est perdu. Cela représente 0,9 % des aliments récoltés.

Moins d’un pour cent.

Le détail par culture est plus instructif que le total : 9 % pour la pomme de terre, 3,2 % pour les légumes, 2 % pour les fruits. Les taux de perte varient d’un facteur important selon le produit, et le total agrégé les écrase.

Des objectifs dont le point de départ n’est pas mesuré

Le cadre légal existe. La loi du 11 février 2016 établit la hiérarchie des actions : prévention d’abord, puis don ou transformation des invendus, puis valorisation en alimentation animale, puis compost agricole ou valorisation énergétique.

La loi du 10 février 2020 sur l’économie circulaire y ajoute, avec la loi de 2018 sur l’alimentation, un objectif de réduction de 50 % du gaspillage par rapport à 2015 : à l’horizon 2025 pour la distribution alimentaire et la restauration collective, 2030 pour la consommation, la production, la transformation et la restauration commerciale.

La directive européenne entrée en vigueur le 16 octobre 2025 fixe des objectifs contraignants à 2030, cette fois par rapport à la moyenne 2021-2023 : moins 10 % pour la transformation, moins 30 % par habitant pour la distribution, la restauration hors domicile et les ménages.

Deux jeux d’objectifs, deux années de référence, et le même problème dans les deux cas : ni 2015 ni la moyenne 2021-2023 n’ont été mesurés avec la méthodologie actuelle. L’éditeur déclare lui-même son estimation 2021 non comparable.

L’écart à l’objectif n’est donc pas calculable. Ce n’est pas un défaut de communication, c’est une propriété des données disponibles.

Ce que personne ne publie

Aucune maille territoriale. Ni commune, ni intercommunalité, ni département, ni région. Les estimations sont produites pour Eurostat, à l’échelle nationale.

Ce qui signifie qu’un « gaspillage alimentaire de ma ville » ne peut être qu’un calcul du lecteur, appliquant 142 ou 55 kg par habitant à une population. C’est légitime à condition de l’annoncer comme une extrapolation d’un ratio national, jamais comme une mesure locale.

Les chiffres ménages ne sont pas une mesure directe. Ils reposent sur des enquêtes de l’Agence de la transition écologique, retraitées par le service statistique. La donnée est chaînée, avec ce que cela implique d’incertitude cumulée.

Sur les comparaisons européennes, l’éditeur prévient que les écarts peuvent en partie provenir de différences dans les systèmes d’information des États membres. L’écart entre 65 kg en Espagne et 286 kg à Chypre représente un facteur de 4,4 : trop grand pour être crédible comme écart de comportement alimentaire, assez grand pour suspecter des écarts de méthode.

Enfin, sur les biodéchets. Nous n’avons trouvé aucun chiffre de collecte séparée des biodéchets à la maille territoriale dans les sources consultées. Le seul chiffre de traitement domestique publié est la part compostée à la maison par les ménages : 13,4 % de leurs déchets alimentaires, soit 0,6 million de tonnes. Pour tout le reste du sujet biodéchets, cette donnée n’est pas disponible.

Questions fréquentes

Quel est le bon chiffre du gaspillage alimentaire en France ?

Le seul chiffre officiel actuel est celui du service statistique du ministère pour 2023 : 3,8 millions de tonnes de gaspillage, soit 55 kg par habitant, au sein de 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires, soit 142 kg par habitant. Le chiffre de 10 millions de tonnes et 150 kg vient d'une étude de 2016 construite sur un périmètre bien plus large.

Pourquoi les deux chiffres ne sont-ils pas comparables ?

L'estimation de 2016 intégrait les pertes à la récolte, les pertes non comestibles après récolte et les déchets valorisés en alimentation animale. Le périmètre européen actuel exclut les produits agricoles non récoltés, les denrées évacuées avec les eaux usées, les dons redistribués et ce qui part vers l'alimentation animale. L'éditeur estime que le périmètre large conduirait à une valeur plus de deux fois supérieure.

Existe-t-il des données de gaspillage à l'échelle de ma commune ?

Non. Les estimations sont nationales et européennes, produites pour Eurostat. Aucune déclinaison territoriale n'est publiée, et les diagnostics locaux ne sont pas harmonisés entre eux.

Le gaspillage alimentaire diminue-t-il en France ?

Cette donnée n'est pas disponible. L'éditeur déclare ses résultats 2023 non comparables à ses propres estimations antérieures, notamment celle portant sur 2021, en raison de changements méthodologiques dans les sources utilisées. Il n'existe donc aucune trajectoire française mesurée.

L'objectif de réduction de moitié par rapport à 2015 est-il atteint ?

Cette question n'est pas vérifiable avec les données publiées. L'année 2015 n'a jamais été mesurée avec la méthodologie actuelle, ce qui rend l'écart à l'objectif incalculable.

La comparaison avec les autres pays européens est-elle fiable ?

Avec réserve. L'éditeur prévient que les écarts entre États membres peuvent en partie provenir de différences dans leurs systèmes d'information. L'écart entre 65 kg en Espagne et 286 kg à Chypre, un facteur de 4,4, invite à la prudence sur l'interprétation des classements.

Ma collectivité a-t-elle un objectif chiffré à respecter ?

Les objectifs s'expriment par secteur d'activité, pas par collectivité. La restauration collective doit réaliser un diagnostic anti-gaspillage. Aucun objectif chiffré par collectivité territoriale ni aucun suivi public de l'atteinte de ces cibles n'a été identifié.

Quelle part des biodéchets est collectée séparément dans mon territoire ?

Cette donnée n'a pas été retrouvée dans les sources consultées. Le seul chiffre de traitement domestique publié est la part compostée à domicile par les ménages, 13,4 % de leurs déchets alimentaires, soit 0,6 million de tonnes.

Sources

  1. Déchets alimentaires en France et dans l'Union européenne en 2023Service des données et études statistiques, ministère chargé de l'environnement — consulté le
  2. Gaspillage alimentaire, fiche de l'édition numérique Économie circulaireService des données et études statistiques — consulté le
  3. Pertes et gaspillages alimentaires, l'état des lieux et leur gestion par étapes de la chaîne alimentaireAgence de la transition écologique, diffusé par le portail notre-environnement — consulté le
  4. Directive (UE) 2025/1892 révisant la directive-cadre déchetsJournal officiel de l'Union européenne — consulté le