Eau
34 points d'écart entre les services, et un indicateur qui disparaît
La moyenne nationale ne dit rien de votre service. Comment aller chercher ses indicateurs, et pourquoi l'un d'eux va cesser d'être publié.
Le rendement moyen du réseau d’eau potable français est de 79,2 % pour l’exercice 2024. Ce chiffre circule partout. Il ne sert à rien.
Non parce qu’il est faux, mais parce qu’il décrit un service qui n’existe pas. Le dixième des usagers le moins bien servi relève d’un réseau à moins de 58 %. Le dixième le mieux servi dépasse 92 %. Trente-quatre points d’écart.
Votre réseau est quelque part dans cet intervalle, et l’information est publique. Voici comment aller la chercher, et quoi en faire.
Ce que dit la moyenne, et ce qu’elle cache
L’observatoire national publie pour 2024 un rendement moyen de 79,2 %, contre 81,2 % l’année précédente. Deux points perdus en un an, la plus forte baisse annuelle de la série ouverte en 2009.
La formulation de l’éditeur est parlante : « pour 5 litres mis en distribution, 1 litre d’eau revient au milieu naturel sans passer par le consommateur ».
Mais les statistiques de dispersion, publiées dans le même rapport, sont plus utiles que cette moyenne. Médiane à 83,6 %, écart-type de 10,9 points, premier décile à 57,9 %, neuvième décile à 91,6 %. Sur 7 963 services observés, couvrant 61,5 millions d’habitants.
L’écart interdécile de 33,7 points est le vrai enseignement. La moyenne nationale ne dit rien du service qui alimente une adresse donnée.
L’indicateur qu’il faut relever à la place
Comparer deux communes par leur rendement est trompeur, et pour une raison mécanique.
Le rendement dépend de la densité d’abonnés au kilomètre de canalisation. Un réseau rural qui parcourt de longues distances pour desservir peu d’abonnés affichera un rendement plus faible qu’un réseau urbain dense, à étanchéité strictement égale.
L’indice linéaire de pertes corrige ce biais : il rapporte les pertes par fuites à la longueur des canalisations, en mètres cubes par kilomètre et par jour.
Sa valeur nationale 2024 est de 3,0 pour une médiane de 1,7, sur 7 549 observations. Le rapport de 1,76 entre les deux révèle une distribution fortement asymétrique : la moyenne est tirée vers le haut par une minorité de services très fuyards. Premier décile à 0,7, neuvième décile à 6,9.
Un indicateur voisin existe, l’indice linéaire des volumes non comptés, à 3,4 pour 2024. Il intègre en plus les volumes qui ne font pas l’objet d’une comptabilisation, et lui est donc toujours supérieur. Ne pas confondre les deux.
Le seuil réglementaire est plus bas qu’on ne croit
Dix-neuf pour cent des services d’eau potable ne respectent pas le rendement seuil fixé par décret, soit 7 % de la population couverte, sur 7 142 observations.
Ce taux stagne. L’éditeur le note : au moins 20 % des services étaient non conformes en 2013, et la baisse depuis la promulgation du décret n’est pas significative, malgré les aides financières attribuées pour la lutte contre les fuites.
Mais il faut regarder comment ce seuil se calcule, parce que c’est là que l’affaire devient contre-intuitive.
Le seuil de base vaut 65 plus 0,2 fois l’indice linéaire de pertes. Pour un service dont l’indice est de 3,0, cela donne 65 + 0,2 × 3,0 = 65,6 %.
Le seuil majoré, réservé aux services prélevant plus de 2 000 000 de mètres cubes en zone de répartition des eaux, vaut 70 plus 0,2 fois cet indice, soit 70,6 % dans le même cas.
Conclusion à retenir : le seuil réglementaire est très inférieur à la moyenne nationale de 79,2 %. Un service peut être parfaitement conforme tout en étant médiocre. Être conforme ne signifie pas être performant.
Une information qui va cesser d’exister
C’est le point le plus important de ce guide, et il est facile à manquer dans le rapport.
L’éditeur écrit que la disposition « a été abrogée par la réforme des redevances » et que cet indicateur de suivi « ne sera donc plus suivi à partir de l’exercice 2025, mais il reste intéressant à calculer pour les données 2023 et 2024 à minima ».
Autrement dit : apprendre à vérifier la conformité de son service au rendement seuil est utile aujourd’hui, et le sera moins demain. Les exercices 2023 et 2024 sont les derniers pour lesquels cette information est produite.
La réforme s’appuie sur l’article D. 213-74-1 du code de l’environnement, et prévoit d’autres incitations. Nous ne portons pas de jugement sur ce choix. Nous signalons qu’un indicateur de conformité disparaît du domaine public, et que consigner la valeur de son propre service maintenant a une valeur d’archive.
Le renouvellement, et ses trois chiffres
Le taux de renouvellement des réseaux est évalué à 0,61 % par an, soit en moyenne 6,1 kilomètres renouvelés chaque année pour 1 000 kilomètres, sur les cinq dernières années. L’éditeur en tire une fréquence théorique de renouvellement d’environ 165 ans.
Trois précautions, toutes formulées par l’éditeur lui-même.
D’abord, la méthode de calcul a changé pour cet exercice : les valeurs renseignées à zéro sont désormais prises en compte. L’éditeur écrit qu’il faudra donc « prendre des précautions en comparant les valeurs à partir de 2024 à celles des années antérieures ».
Ensuite, l’indicateur ne mesure pas un état : « Un très bon taux de renouvellement n’est pas la garantie d’un réseau en bon état, de la même façon qu’un très mauvais taux ne signifie pas que le réseau soit très ancien ». Il traduit une dynamique.
Enfin, nous avons relevé trois valeurs divergentes pour cette même grandeur : 0,61 % dans le texte et la synthèse du rapport, 0,66 % dans le tableau du même paragraphe, 0,67 % sur la fiche indicateur en ligne. Aucune source n’explique l’écart. Nous retenons 0,61 %, qui est la valeur du texte et de la synthèse, et nous signalons les autres.
Une divergence du même ordre existe sur la médiane et l’écart-type du rendement : 83,6 et 10,9 dans le corps du rapport, 83,4 et 14,2 dans le tableau annexe.
Pourquoi un rendement bas ne prouve pas des fuites
Le rendement est le rapport entre le volume consommé par les usagers et le service public, et le volume introduit dans le réseau de distribution.
Or l’éditeur avertit que le numérateur est fragile : le calcul « prend en compte les volumes consommés comptabilisés non domestiques qui sont peu renseignés par les collectivités depuis la création de l’Observatoire » ainsi que « les volumes consommés sans comptage ».
Un rendement bas peut donc traduire un défaut de comptage autant qu’un défaut d’étanchéité. C’est une nuance essentielle avant d’accuser un service.
Deux autres précautions de périmètre.
Le calcul national ne retient que les services assurant au moins la distribution. Les services de production et de transfert, dont le rendement moyen atteint 96,9 % en 2024 sur 173 observations, en sont exclus. C’est pourquoi la fiche indicateur en ligne affiche 83,5 % là où le rapport publie 79,2 % : les périmètres ne sont pas les mêmes. Pour parler du réseau de distribution, la valeur à citer est 79,2 %.
Et l’éditeur prévient contre un objectif mal posé : « un rendement à 100 % est irréaliste et ne doit ainsi pas être un objectif en soi ».
La méthode, en pratique
Le moteur de recherche de l’observatoire donne la fiche d’un service à partir d’une commune. C’est le point de départ.
Les jeux de données annuels complets, par service et par exercice, sont disponibles sur l’espace professionnel du même observatoire. Ils couvrent les données annuelles des services de 2008 à 2026, la composition communale des services de 2008 à 2025, et les tarifs de 2008 à 2026. L’éditeur précise qu’elles sont « automatiquement remises à jour de façon hebdomadaire ».
Une remarque technique : cette page construit ses liens de téléchargement côté navigateur. Nous ne pouvons donc pas publier de lien direct vers un fichier, seulement vers la page. C’est une limite de notre vérification, pas de la source.
Enfin, le rapport annuel sur le prix et la qualité du service, obligatoire pour la collectivité organisatrice au titre du code général des collectivités territoriales, contient les mêmes indicateurs. Ces rapports ne sont pas centralisés nationalement en texte intégral.
Ce que les données ne disent pas
L’âge et le matériau des canalisations ne sont pas publiés. Aucun indicateur ne donne l’âge moyen ni la répartition par matériau du réseau d’un service. Toute affirmation sur la vétusté du réseau d’une commune donnée serait non sourcée.
Les échantillons ne sont pas comparables entre eux, ce qui interdit de croiser les indicateurs : 7 963 observations pour le rendement, 7 549 pour l’indice de pertes, 7 142 pour la conformité, mais 3 640 seulement pour le renouvellement. Le taux de renouvellement national repose sur moins de la moitié des observations du rendement.
Un dernier point, signalé par honnêteté. Le rapport publie une estimation des pertes en volume absolu qui comporte une incohérence d’unité manifeste : le chiffre annoncé est incompatible, d’un facteur voisin de mille, avec l’équivalence en nombre d’habitants donnée dans la même phrase. Nous ne le publions pas.
Aucun recensement public des volumes de stockage en service par territoire n’existe non plus, ce qui empêche de relier la performance d’un réseau à la sécurité d’approvisionnement qu’il procure.
Questions fréquentes
Où trouver le rendement du réseau de ma commune ?
Sur le moteur de recherche de l'observatoire national des services d'eau et d'assainissement, ou dans les jeux de données annuels téléchargeables sur son espace professionnel, qui couvrent chaque service de 2008 à 2026 et sont régénérés chaque week-end. Le rapport annuel sur le prix et la qualité du service, établi par la collectivité organisatrice, contient la même information.
Mon service affiche 70 % de rendement, est-ce illégal ?
Pas nécessairement. Le rendement seuil vaut 65 plus 0,2 fois l'indice linéaire de pertes hors zone de répartition des eaux, soit par exemple 65,6 % pour un indice de 3 mètres cubes par kilomètre et par jour. Le seuil majoré de 70 plus 0,2 fois cet indice s'applique aux services prélevant plus de 2 millions de mètres cubes en zone de répartition des eaux.
Pourquoi comparer deux communes par leur rendement est-il trompeur ?
Parce que le rendement dépend de la densité d'abonnés au kilomètre de canalisation. Un réseau rural très long pour peu d'abonnés affiche mécaniquement un rendement plus faible à étanchéité égale. L'indice linéaire de pertes est l'indicateur conçu pour cette comparaison.
Un rendement bas signifie-t-il forcément des fuites ?
Non, et l'éditeur le signale. Le calcul prend en compte des volumes consommés non domestiques peu renseignés par les collectivités depuis la création de l'observatoire, ainsi que des volumes consommés sans comptage. Un rendement bas peut donc traduire un défaut de comptage autant qu'un défaut d'étanchéité.
Faut-il viser 100 % de rendement ?
Non, et c'est l'éditeur qui l'écrit : un rendement à 100 % est irréaliste et ne doit pas être un objectif en soi. Un réseau sous pression comporte nécessairement des pertes, et leur élimination totale coûterait plus que l'eau économisée.
Pourquoi trouve-t-on 83,5 % sur une page et 79,2 % sur une autre ?
Parce que les périmètres diffèrent. La fiche indicateur inclut les services de production et de transfert, dont le rendement moyen atteint 96,9 %, là où le rapport les exclut pour ne retenir que la distribution. Pour le rendement du réseau de distribution en France, la valeur à citer est 79,2 %.
Le réseau de ma commune est-il vieux ?
Cette donnée n'est pas disponible. Aucun indicateur public ne donne l'âge moyen ni la répartition par matériau des canalisations d'un service. Le taux de renouvellement traduit une dynamique d'investissement, pas un état du patrimoine.